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Rencontre avec Valère Novarina au théâtre du Rond-Point

Les élèves de l’option obligatoire de théâtre TL2 encadrée par leur professeur N. Polin ont pu rencontrer Valère Novarina, auteur entre autres de L’Atelier volant, de L’acte inconnu et de Devant la parole, le 2 octobre 2012 :

Pourquoi inventer des mots ?

Valère Novarina : La langue française est un puits dans lequel descendre, un lieu d’aventures et de voyage. On peut éprouver beaucoup de joie à parler. La langue est comme une zone érogène et a avoir avec la nature. Il s’agit pour moi de remettre la langue dans un état printanier pour échapper à la langue répertoriée.

D’où vous vient cet amour des mots ?

V.N. Cela vient sans doute de mon enfance dans les Alpes dont les nombreuses vallées autorisent un extraordinaire croisement des langues. On pourrait faire un poème ne serait-ce qu’avec les noms des villages. Là-bas les langues se fécondent les unes les autres.

Comment avez-vous imaginé la scénographie de l’Atelier volant ?

V.N. Le lieu de la création est essentiel. Le toit du théâtre du Rond-Point fait penser au cirque. En réalité, il s’agissait du toit d’une patinoire transformée plus tard en panorama. C’est pourquoi dans le spectacle, les objets évoquent le cirque. Le titre donne une clé pour la scénographie. Il s’agit d’un « atelier volant ». Le problème de la mise en scène est donc comment représenter le mouvement, l’instabilité ? Il faut que les choses changent tout le temps, d’où les apparitions, les disparitions… Comment représenter le travail ? J’avais le désir de ne pas faire quelque chose de réaliste, d’éviter tout ce qui pouvait apparaître comme pesant. Je me suis inspiré du théâtre du Nô, théâtre où les objets gravitent. Quand la scénographie est forte, la mise en scène se fait toute seule.
Pour la distribution, j’ai fait le choix de personnalités très fortes et donc refusé l’idée d’homogénéité. Lors d’une séance de travail, j’abandonne le texte pour réentendre les mots.

Pourquoi ne pas écrire des pièces plus compréhensibles ?

V.N. La langue est un fluide, qui atteint un corps puis un autre. Moi non plus je ne comprends pas tout. La fin de l’Atelier volant est en effet assez incompréhensible mais elle est basée sur des principes rythmiques : quelqu’un proteste en haut d’un mât puis retourne à la niche. Ça dit quand même quelque chose.

Comment écrivez-vous ?

V.N. Je m’enferme, je m’enfonce, cela commence par une phase obscure. Je fais le contraire de Racine qui sélectionnait un épisode, trouvait ses personnages puis leur coller des répliques. Moi je pars du mot. De quelque chose de matériel. Je désire toucher le langage. Je ne pars pas de schémas mais plutôt de cellules à partir desquelles je bâtis des architectures.

Quel est le sens de « je suis la parole portant une planche » ?

V.N. Cela a failli être le titre de L’Acte inconnu. C’est aussi le Christ portant sa croix, mais les phrases résonnent différemment pour chacun. Je désire préserver des émotions différentes. Je me souviens comment un enregistrement au Caire d’une certaine musique arabe où j’entendais moi comme des soupirs, de petits cris a pu réveiller chez moi des souvenirs d’enfance.

Quand vous écrivez, avez-vous une idée préconçue de ce que vont faire les acteurs ?

V.N. Je veux être comme un médecin qui se penche sur un problème, j’essaie d’être à l’écoute des difficultés de chacun. Chacun a sa maladie particulière ou son talent particulier.
Tout vient du contact entre le corps de l’acteur et la page.
L’acteur ne travaille jamais assez.

Faut-il chercher forcément la signification ?

V.N. Je ne sais ce que veut dire L’Atelier volant, mais cela veut dire quelque chose. Moi j’assiste aux spectacles que je mets en scène pour comprendre mes pièces.

Quel est l’intérêt de jouer avec toujours les mêmes acteurs ?

V.N. Cela facilite le travail comme un quatuor.

Pourquoi revenir sur une pièce que vous avez écrit il y a 40 ans ?

V.N. J’ai toujours beaucoup aimé L’Atelier volant, j’en ai fait beaucoup de lectures, elle parlait au public aujourd’hui.

Peut-on qualifier vos pièces de théâtre de l’absurde ?
V.N. Non je n’aime pas ça. Mais il est vrai que la pièce fait appel à l’absurdité.

Quels sont les messages de L’Atelier volant ?

V.N. La lutte des classes, mais au-delà je m’intéresse à la lutte des langues. C’est du théâtre pour enfant. C’est bien d’aller voir cette pièce en étant vierge de tout discours. Venez vous étonner de ce qui est dit.

Quel rôle donnez-vous à la musique dans vos pièces ?

V.N. J’appelle toujours un musicien avant les comédiens. La musique est fondamentale. A force de jouer les scènes, un rythme s’impose.

Les références à l’anus, au trou, est-ce que c’est juste quelque chose d’anal ou quelque chose de beaucoup plus profond ? (rires dans la salle)

V.N. J’ai eu un problème en Egypte avec la traduction de la Lettre aux acteurs, j’ai du changer mon texte, mais en échange on m’a autorisé à en parler au public. J’ai été surpris que l’ambassade aille aux devants des Frères musulmans.

Avez-vous déjà joué dans vos propres pièces ?

V.N. Oui mais j’avais des difficultés à me souvenir du texte, de mes déplacements alors que depuis la salle je les connais par cœur ; cette expérience m’a fait découvrir l’importance des autres acteurs, de leurs odeurs, etc.

Quel est le but de vos pièces ?

V.N. De ressusciter la langue, de retrouver ce qu’il y a de physique dans la langue. Ici on DONNE L’Atelier volant. Les mots doivent être servis comme des mangues dans les restaurants asiatiques, retournés. C’est une offrande. Les acteurs se donnent.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

V.N. Pour la mise en scène deL’Atelier volant, Les Temps modernes pour la roue par exemple. J’aime Charlot, j’aime quand l’acteur se met en danger.

Pourquoi avoir choisi un machiniste pour jouer le Docteur ?

V.N. Pour démonter, remonter la boite. Le machiniste a l’habitude de mes pièces et a le sens du rythme de l’œuvre.

Les acteurs n’ont-ils pas des difficultés à s’imprégner de leurs personnages ?

V.N. Il ne faut pas s’imprégner des personnages mais des mots.

Confucius disait « Quand les mots perdent leur sens, les gens perdent leurs libertés » . Qu’en pensez-vous ?

V.N. On est manipulé par le langage mais on se sauve aussi par le langage.

Pourquoi ce désir de théâtre ?

V.N. Sans doute à cause de ma mère, qu était actrice et que j’ai vu jouer alors que je n’avais que 4 ans. Mais aussi parce que je trouve très beau d’inventer quelque chose à partir de peu de moyens.
Voir comment l’homme se représente m’intéresse…

Que représente pour vous L’Atelier volant ?

V.N. Quelque chose de traumatique. Après sa première mise en scène, j’ai voulu arrêter d’écrire du théâtre, c’est alors que j’ai rédigé la Lettre aux acteurs.

L’acteur doit-il pénétrer le texte ou se laisser pénétrer par le texte ?

V.N. L’acteur porte son corps devant lui, il rend ardente la figure humaine.

Stanislavski disait « la mécanique au théâtre tue l’art ». Qu’en pensez-vous ?

V.N. Il ne faut pas que ce soit mécanique mais comme une plante. Je me représente le travail non comme une fabrication mais comme une partition.

D’où vient votre originalité ?

V.N. J’ai écrit enfant de 10 à 12 ans sans que personne ne le sache.
Au début, tous les éditeurs me refusaient, j’indiquais sur mes pièces « roman théâtral », on me prenait pour un fou, j’ai dû m’entêter. Mon professeur des Beaux Arts me disait « Travaille dans ta connerie. »

Quels conseils pourriez-vous donner aux comédiens pour apprendre vos textes ?

V.N. Il y a en effet des textes très difficiles. Des acteurs ont trouvé une solution. Ils dessinent le texte dans l’espace. L’art de la mémoire consiste à placer les choses dans l’espace. Placer le langage dans l’espace est toute la problématique du théâtre. La mémoire est intelligente, elle se souvient parce qu’elle a compris. C’est une taupe qui a en tête toute l’architecture.

Aimeriez-vous écrire pour le cinéma ?

V.N. J’aimerais beaucoup faire un film. L’idée de montage ne m’est pas étrangère. Au théâtre il y a aussi des gros plans, des zooms. J’aime beaucoup les films de Jacques Tati où il se passe beaucoup de choses dans les marges, où la parole passe dans les objets.

Appréciez-vous le langage des jeunes ?

V.N. Bien sûr. J’aime les cervelles jeunes parce qu’elles sont plus souples dans la réception de la pièce.

Que pensez-vous d’une interprétation de L’Atelier volant qui interrogerait l’opposition privé/public ?

V.N. Je trouve cela intéressant, il y a cela dans les petites maisons dont les murs s’écroulent, où il y a irruption de la TV.

Quels conseils nous donneriez-vous pour notre jeu ?

V.N. Faites-vous confiance. Ne plaquez rien. Faites les choses avant de chercher à les comprendre. Ayez confiance dans votre contact avec le texte. Remettez toujours les choses en chantier. Soyez patients, à l’écoute partout, soyez sensibles à la langue vivante, à la langue liée à l’émotion.


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Directeur de publication : Madame MOTTA GARCIA